Sabine Lecorre-Moore - L’Alberta en 360 chefs d'œuvres
Au pied du mur anti-bruit de Crowchild Trail, il existe un lieu inédit. Au sous-sol de son habitation, Sabine Lecorre-Moore reçoit les curieux et les passionnés dans son atelier; un rendez-vous immanquable pour ceux qui désirent s’évader. En effet, ce cocon aux formes rectangulaires, baigné d’une incroyable lumière, est une invitation aux voyages à la découverte de l’Alberta.
«280, il m’en reste quelques-uns à peindre», annonce-t-elle en riant. Sur les murs blancs, on peut apprécier ces instantanés colorés. «Tous ces tableaux sont des moments de vie intemporels», explique-t-elle.
Sabine Lecorre-Moore utilise régulièrement son ordinateur pour aller chercher des détails sur chaque photo qu’on lui envoie pour création. Photo : crédit Arnaud Barbet
Cette artiste visuelle aux multiples talents a débuté ce projet un peu par hasard. «Il y a trois ans une cliente me commande des paysages de l’Alberta en petit format.» Sabine s’exécute. Elle éprouvera même beaucoup de plaisir à reproduire des photos prises par ses soins. Un, puis deux, puis sept, les petits cadres à l’acrylique, prennent vie sous le pinceau de l’artiste.
Son idée chemine, une série se développe. «Après une vingtaine d’œuvres, il était temps de conceptualiser cette démarche et de la quantifier.» Elle l’intitule Peindre l’Alberta. Trente ans déjà qu’elle vit dans la province, le calcul est rapide: 12 mois, 30 ans, 360 tableaux.
«Il y a encore à faire, mais je dois m’arrêter lorsque les 360 seront faits, car sinon cela va devenir une obsession. Les obsessions doivent s’arrêter à un moment donné pour passer à autre chose», ironise-t-elle avec légèreté, tout en avouant que tous ces projets deviennent, à un moment, obsessionnels.
Un projet communautaire, social et historique
Sabine se rend très vite compte qu’elle ne pourra aller au bout de ce projet sans l’implication de la population. «J’aime prendre des photos, mais de là à en avoir plus de 300 qui représenterait toute la province, c’est impossible!» Elle part donc à la pêche aux images, en impliquant la générosité de ses amis, mais aussi d’anonymes. «C’est devenu un projet communautaire incroyable!»
Représentation acrylique d’un chemin dans le parc national Wood Buffalo situé dans le Nord-Est de l'Alberta et le Sud des Territoires du Nord-Ouest. Photo : Courtoisie Sabine Lecorre-Moore d’après une photo de M. Tyler Turcotte.
Elle adore travailler en équipe et collaborer et admet être un peu seule face à ces petits cadres. Néanmoins, elle estime vivre une collaboration «silencieuse» par courriel, grâce aux réseaux sociaux, avec toutes ceux qui lui procurent ces moments de vie. «J’aime partager ma curiosité des choses, et de nombreuses personnes m’expliquent ce qui se cache derrière les photos.»
Elle cite notamment l’expression de la ruralité de la province. «Quand tu regardes les Instagram des uns et des autres, tu te rends compte que d’une certaine manière, leurs moments n’existent pas pour nous, citadins…» Elle décrit alors cette image d’une famille du nord-est qui partage cette fierté d’avoir pu préparer le cochon qu’ils avaient élevé pendant des mois.
Devant elle, une esquisse prend forme. «Cette image du Lac Sainte-Anne et de ce personnage évoque bien plus qu’un simple autoportrait.» En effet, celle-ci évoque aussi un lieu de rassemblement annuelle pour les autochtones, premières nations et métis, et le lieu de l’unique pèlerinage catholique qui prend place dès la fin du XIXe siècle en Alberta.
Un projet ambitieux, une fenêtre ouverte sur l’Alberta
Sabine Lecorre-Moore déploie sa carte de l’Alberta. D’après les petites pastilles de couleurs, on comprend très vite que certains lieux n’ont pas encore été dessinés. Photo : crédit Arnaud Barbet
Passionnée, elle espère représenter une palette culturelle, religieuse, ethnique et esthétique exhaustive de la province qui l’a accueillie 30 ans auparavant. D’ailleurs, de ses thématiques, certaines lui tiennent particulièrement à cœur. «Avant d’entamer la série concernant les Métis et les Premières Nations, j’ai pris un cours à l’université de l’Alberta: Indigenous Canada. Cela m’a donné les connaissances et la fortitude pour me présenter à eux de manière appropriée, et le résultat de notre collaboration est étonnante», explique-t-elle avec satisfaction.
«Je cache les coches, ou plutôt je coche les cases de ce que je n’ai pas encore fait», dit-elle avec humour. «Ce projet n’est pas mon projet, c’est un projet solidaire appartenant aux Albertains», indique-t-elle, avant d’insister sur l’aspect francophone de cette aventure. «La francophonie est omniprésente en Alberta, alors j’invite tous les francophones à m’envoyer des photographies d’évènements ou d’endroits significatifs pour notre communauté.»
Alors que «la Covid-19 et le confinement qui a suivi ont arrêté le temps», Sabine sait que le projet est attendu au Québec l’été prochain. Entre-temps, elle espère pouvoir l’offrir à toutes les petites communautés albertaines. «J’espère que ce projet sera présenté dans toutes les petites communautés de l’Alberta, peu importe le lieu et les installations. Mon travail est déjà demandé au Québec, il sera exposé très certainement dans les musées et les galeries d’art, mais je me dois de le partager aussi avec ceux qui m’ont accompagné dans ce voyage incroyable pour les remercier de cette belle collaboration.»
Elle a déjà exposé plus d’une centaine de cadres au Banff Center l’été dernier. En voici un aperçu dans son atelier. Photo : courtoisie Sabine Lecorre-Moore
Ce texte a été écrit pour le journal francophone albertain Le Franco